Bashung s’en est allé, cette saloperie de cancer aura eu
raison de lui. Comme le dit ce vieil adage, « à la fin, c’est toujours la
mort qui gagne ». Pour exorciser cette tragédie, écoutons ses chansons,
cet héritage musical qu’il nous a laissé. Et en son sein, ce pic de noirceur,
de classe pas classique pour un sou, ce brulot expérimental qu’est « L’Imprudence ».
Alors, face à cette tragédie, i remember Bashung.
« L’Imprudence », sortie en 2002,
pourrait être le manifeste d’une chanson française expérimental, poétique et
décomplexée. Mais dark, très dark ce disque, où les fantômes de Ian Curtis croiserait ceux de Gainsbourg et de Ferré, voir Dylan (une
de ses grandes référence, mais vivante bien-sur !), pendant
l’enregistrement d’un disque de chanson française, dans un laboratoire en
recherches électroniques dirigé par Autechre
et Brian Eno !
Cinq ans après « Fantaisie militaire », cet Himalaya
virtuose et expérimental de la chanson made in France, Bashung revient tutoyer les anges. Haut. Il vole tellement haut à
présent qu’il largue en chemin toute la concurrence française, pourtant pas
avare en singer/songwriteur de talent.
« C’est un pic,
c’est un roc, non que dis-je, c’est une péninsule ». Cette réplique,
devenue mythique, du « Cyrano de Bergerac », résume
parfaitement ce projet pharaonique. On s’aventure dans « L’Imprudence »
comme dans un territoire encore vierge. Etre face à « L’Imprudence »,
c’est comme être face à la mer, et apercevoir et ramasser ces bouteilles
porteuses de messages, de chansons. Chaque bouteille est une chanson
différente.
Inhospitalier, parfois dangereux, parfois réconfortant, mais
toujours fascinant, c’est un îlot aride et sauvage où viennent s’échouer les
pensées, les espoirs et les doutes d’un artiste arrivé au zénith de sa
créativité. D’ailleurs, Bashung
lui-même, conscient de l’entreprise, s’est parfaitement entouré. Pour les
textes, d’une époustouflante beauté poétique, le fidèle Jean Fauque est de la partie. Miossec
aussi, qui lui a écrit « Faisons envie », et que ce vieux loup de Bashung
a pris l’habitude de chanter avec son épouse Chloé Mons. En digne (et
seul ?) héritier de Ferré (dernière
période), il a écrit de formidables poèmes oniriques et mélancoliques. Et que
dire de sa reprise de « Jamais
d'autre que toi »
de Desnos ? Sublime.
Et pour traverser toutes ces péripéties, Bashung s’est constitué un « super
band » de renégats hors normes. Marc
Ribot (guitare électrique et acoustique), Arto Lindsay (guitare
électrique), Martyn Barker (batterie,
percussions), Steve Nieve (orgue,
piano, tubular bells), Simon Edwards
(guitare basse, contrebasse, bendir), les électroniciens suisse de Mobile In Motion. Avec-eux, il dessine
le futur de la chanson, forcément mélodique, symphonique et électronique. Car,
quand on ouvre une bouteille flottant dans cet océan nommé « L’Imprudence », le film
commence, forcément lynchien. Ces symphonies de poches, c’est la bande son du
futur David Lynch. Ces compositions énigmatiques et envoutantes rappellent
celles d’Angelo Badalamenti, revues et corrigés par la chanson cold-wave,
l’electro dark-folk de Bashung.
Tant de puissance
tellurique, de poésie, de virtuosité se mérite. Accéder aux méandres de ce
disque, à ses secrets est un long apprentissage. Tout d’abord, on constate sa
beauté. Ensuite, en se baladant, on commence à apercevoir les récifs, les
aspérités d’une telle architecture, mais sans en comprendre le sens, et la
force. Mais à force d’attention, on commence à pénétrer en son sein. Et chaque
écoute recèle sa part de découverte, de magie. Et l’on se retrouve face à une
œuvre intarissable et intemporelle. Les mots, les notes, le geste bashungien se
meut en oracle. Et « L’Imprudence »
revêt alors sa part mystique. Car Bashung
est bel et bien ce chamane rock, à l’image du loner Neil Young, ou du Cheyenne psychédélique, gardien des portes de la
perception (« The Doors »), Jim Morisson.
Mais comme pour une
« œuvre d’art totale », le visuel n’est pas oublié. Tel un dandy rock,
il pose sur la photo de la pochette avec une classe inouïe. Cette esthétique
sombre et classieuse, très travaillée, renforce le romantisme mélancolique très
XIXème de ce bijou artistique.
Avec le temps (« va, tout s’en
va…. »), on se rendra compte de l’importance de ce disque, véritable
pierre angulaire de la chanson française. A l’égal d’autres chefs d’œuvres
français, des Gainsbourg, ferré ou Brel, « L’Imprudence » deviendra une référence, un monument
indépassable pour toutes les futures générations d’aspirants poètes chanteurs.
Et il fera encore tellement bon, et pour longtemps, s’y lover, balader et s’y
perdre pour mieux s’y retrouver, se retrouver…….Pour s’y perdre à nouveau. Alors :
« À l'avenir, laisse venir, laisse venir, l’Imprudence… » !!!!!!!!!!!!
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